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Doktè Razié: le Guérisseur des Caraïbes

 

Il y a à peine un peu plus de cinquante ans, le guérisseur des Antilles était un homme respecté, influent et connu. Son savoir pouvait être considéré comme l’égal en son genre que celui du médecin occidental. Ces deux traditions de santé rivalisaient dans les mentalités, et la part des guérisseurs n’était pas la moindre. Aujourd’hui, le schéma est inversé, et les traditions rurales ont du s’effacer devant le succès incontestable des antibiotiques et la réglementation totale de la santé par un corps médical jaloux de ses prérogatives.

Depuis, on peut observer au sein de la population un certain désarroi face à la maladie, une certaine déresponsabilisation de l’individu due à la perte de ses valeurs traditionnelles même si on a pu assister récemment à une réhabilitation de l’usage des plantes médicinales auprès des populations autochtones, intérêt relancé grâce à des études pharmacologiques qui ont confirmé la plupart des propriétés déterminées empiriquement durant plusieurs générations.

Il nous faut cependant préciser qu’un grand nombre de pratiques liées au symbolisme  ethno-culturel n’ont pas été consignées par les chercheurs à cause d’une différence de représentation du monde, de l’univers, des désordres engendrés par la maladie, et ont été à tort reléguées au rang de l’occulte et  des pratiques médico- magiques.
De nombreux témoignages des anciens montrent que les guérisseurs utilisaient le mental dans leur action thérapeutique, et incluaient en même temps que la prescription des plantes une démarche personnelle, volontaire et consciente de la part des patients qui visait clairement à stimuler les énergies inconscientes et de les mobiliser dans le but de la guérison; une diète était également imposée en général, et la cure se concluait par une "purge" qui consistait à prendre un puissant laxatif pour débarrasser l'organisme des "flums"(mucosités) qui l'embarrassent encore, en général quelques millilitres d'huile de "carapate" (ricinus comunis) mélangée à du jus d'orange ou au café du matin. Pour l'avoir expérimenté moi-même, je peux affirmer que l'effet est spectaculaire: Il vaut mieux ne pas être dérangé ce jour là!
Le changement de société, l’évolution des mentalités a provoqué la rupture de la transmission de ce savoir, bien qu’il soit resté vivace dans la mémoire de nos anciens, mais aussi chez les gens simples, dans les campagnes reculées et les mornes isolés.

Toutes ces raisons font qu’il est important, pour bien comprendre la médecine des "mornes" , dans ces populations où l’oralité est de règle, de la replacer dans son contexte historique, culturel, géographique et social.


Guérisseur ou quimboiseur?
Les guérisseurs traditionnels étaient des notables dans la société noire, incontestablement supérieurs en matière de santé dans les temps obscurs ou la médecine occidentale n’en était qu’à ses premiers balbutiements. Pour ceux qui comme l’auteur de ces lignes sont nés dans le milieu du siècle dernier, leur nom était connu de tous
et les rumeurs leur accordaient des miracles. Ils restèrent influents et respectés jusqu’au succès des médicaments allopathiques modernes et en particulier l’apparition des antibiotiques, dans la première moitié du 20° Siècle. C’était souvent des femmes, dont la sagesse et les pouvoirs étaient notoires, qui sauvaient des vies. Ces dernières étaient d’ailleurs chargées d’assurer les accouchements dans la maison du maître blanc, dont elles se devaient d’entretenir la santé, veiller à sa sécurité par leur grande connaissance des contrepoisons, (les tentatives d’empoisonnement étaient fréquentes), et soigner les plaies des esclaves, en particuliers les piqûres du terrible serpent « fer de lance », le Trigonocéphale, (Bothrops lanceolatus)  qui faisait des ravages parmi les esclaves africains dans les champs de canne à sucre.
Ils (et elles) connaissaient la vertu des éléments et aussi leurs pouvoirs magiques. Car aux Antilles, à toutes les plantes est associée une force que l’homme a le pouvoir de capter, appelée simplement « fôss » qui en créole signifie « énergie ».

Cet état d’esprit a bien souvent masqué la frontière entre le guérisseur, personnage honnête, sage et droit, avec le redoutable Quimboiseur, vaudouisant, qui était un homme dont on évitait même le regard.

Ce personnage était le sorcier empoisonneur, le « Quimboiseur »- prononcer « Tchinbwasè » - la prononciation créole replacée dans son contexte esclavagiste révèle mieux le sens étymologique et surtout son contenu imagé : «  tiens, bois ! » ; bois la potion (confectionnée pour quelque dessein horrible dans des rituels innommables, pour peut-être éliminer le malheureux obligé de boire sachant que de toutes les façons, il perdrait la vie )  En fait les requêtes de survie des colons étaient dans une extrême contiguïté avec celles du peuple réduit à l’esclavage ; Il fallait éliminer le quimboiseur mais non sans avoir connu ses procédés au cas où sa science recelait quelqu' once d’efficacité.
En effet, le quimboiseur était le maitre des poisons, mais aussi des contre-poisons. Il suffit de se référer aux écrits du Père Labat pour voir quel sort était réservé à ceux qui étaient seulement soupçonnés de sorcellerie dans cette culture française de la fin du moyen-âge. Avec quelle espèce de délectation il faisait mourir dans d’atroces agonies un noir que la rumeur lui avait désigné comme détenteur de secrets de magie africaine, mais seulement après l’avoir mis à l’épreuve de son savoir.

C’est ainsi que dans la population noire, est restée vivace la légende qu’une grande partie des connaissances occultes a été conservée et  utilisée chez les colons blancs pour sauvegarder leurs richesses et surtout pour se défendre contre les empoisonneurs et les envoûteurs esclaves africains. Car effectivement, «  de l’autre coté », les requêtes de survie étaient on se l’imagine des plus pressantes, et le nombre et les armes faisant défaut, il fallait absolument utiliser les forces invisibles, bien sûr celles qui habitaient l’imaginaire africain; « ça où pas konnèt  gwan passé’w » - ce que tu ignore est plus grand que toi!-était-il répondu aux malheureux ingénus qui pensaient faire une bonne affaire par la tromperie ! ils tombaient en plein dans le domaine d’intervention du quimboiseur et ce qui serait entrepris contre eux pouvait dépasser l’imagination.

 Malgré cet aura de crainte et de mépris mélangés, le quimboiseur était cependant sollicité si rien ne venait à bout de la maladie. Car aux Antilles, la maladie ne peut être le fruit du hasard. Si aucune cause n’a été déterminée, et si malgré tous les soins le mal continue d’empirer, si la maladie ne répond pas à la théorie du « chaud/ froid », alors c’est un mauvais sort qui appelle l’intervention du Quimboiseur, qu’il fallait payer si cher que l’endettement était souvent la seule solution, et l’on se retrouvait, dans ce cas classique, sous le pouvoir de cet être malfaisant. Il est malheureusement inséparable de la mentalité caribéenne à cause de sa conception animiste de l’univers. Car ici, l’univers invisible est rempli de créatures capables de perturber le milieu des vivants, et le Quimboiseur est celui qui a fait un « pacte » avec ces créatures infernales, et elles lui obéissent moyennant en général le don de sa vie, sinon de l’un des siens. Paradoxalement, c’est ce sombre représentant des pratiques médico- magiques, envoûteur et jeteur de sort qui a perduré  jusqu’à nos jours, tandis que les véritables guérisseurs ont pratiquement disparu au fur et à mesure que la médecine allopathique moderne augmentait en efficacité.
Aujourd’hui, il est flagrant de constater combien la population est restée accrochée à ses représentations traditionnelles, qu’elle ne retrouve pas dans la conception moderne de la santé, qui restera à tout jamais limitée et incomprise sans l’aide de ces « Doktè- razié» qui ont si largement disparu de nos contrées au détriment de la santé collective.